13. août, 2020

La guerre est une force qui nous octroie du sens, Bibliographie 2016

FR : La guerre est une force qui nous octroie du sens, Chris Hedges, 2016

EN : Original American version : War is a force that gives us meaning, Chris Hedges, 2002


Extrait p. 71 :

Le fléau du nationalisme

"Toute société, tout groupe ethnique ou religieux entretient certains mythes, souvent centrés sur la naissance même de la nation ou du mouvement en question. Ces mythes gisent invisibles sous la surface en attendant le moment de surgir, lors d’une crise, pour définir et magnifier leurs membres ou leurs fidèles. En temps de paix, les mythes nationaux sont essentiellement bénins. Ils sont nourris par l’industrie du divertissement, par les cours à l’école, par les récits et ballades pseudo-historiques, par des prêches dans les mosquées, ou par ces drames historiques absurdes qui connaissent toujours un regain de popularité en temps de guerre. En temps normal, ils ne font pas vraiment obstacle aux études historiques sérieuses, ni même à une certaine tolérance envers autrui. Mais, dès que se déclare une guerre, les mythes nationaux provoquent une amnésie collective. Ils confèrent aux générations passées une grandeur et une noblesse qu’elles n’ont jamais possédées. A peu près tous les groupes, e a fortiori les nations, disposent de ce genre de mythe. C’est le petit bois qu’utilisent les nationalistes pour allumer le feu d’un conflit. (…)

L’archéologie, le folklore, la recherche de ce que l’on définit comme authentique, sont les outils dont se servent les nationalistes pour attaquer les autres et se promouvoir eux-mêmes. Ils ont beau travestir ces choses en Histoire, en vérité il s’agit de mythes. Pendant ce temps, les enquêtes historiques véritables, quand elles ne sont pas détruites, sont corrompues et attaqués. Les faits deviennent aussi interchangeables que les opinions. Les faits gênants sont rejetés ou niés. Enivrés par la fierté nationale retrouvée et par la palpitante perspective de la guerre, on passe sous silence les incohérences flagrantes. (…)

Les intellectuels et autres critiques de la société sont aussi vulnérables que les masses au fléau du nationalisme. Ils y trouvent souvent un remède à leur sentiment d’ostracisme. Grâce à la cause nationaliste, ils peuvent se trouver exaltés par une nation qui, jusque-là, les ignorait. Eux aussi aiment bien l’ivresse. En temps de crise nationale, il y aura toujours des intellectuels prêts à s’aligner derrière les chefs qu’ils prétendaient mépriser naguère, démentant les poses morales adoptées dans les confins des amphithéâtres en temps de paix. Ces intellectuels enthousiastes peuvent devenir dangereux en temps de paix. Nombre d’entre eux nourrissent des certitudes messianiques et absolutistes qu’ils n’ont jamais eu à mettre en pratique. Tous les mouvements nationalistes ont ce genre de mentor pernicieux, prêt à justifier l’emploi de la force au service d’un rêve utopique et irréaliste. (…)

Ceux qui adhèrent pleinement au mythe nationaliste voient leur vie métamorphosée. L’autocélébration collective permet aux gens d’abandonner leur obsession habituelle avec les soucis insignifiants de la vie quotidienne. Le désir de se voir comme les acteurs d’un drame historique grandiose peut les inciter à abandonner jusqu’au souci de leur propre vie. On accepte cette vision même lorsqu’elle implique de s’anéantir soi-même. En temps de guerre, la vie se mue en théâtre. Tout le monde devient acteur. Se détachant sur un beau décor militaire, les chefs campent des poses nobles et héroïques."