22. sept., 2020

De l’hypersurveillance à l’autosurveillance

"Ces compagnies d’assurance, associées ou regroupées avec des réseaux sociaux ou des gestionnaires de données, exigeront non seulement que leurs clients paient des primes (pour s’assurer contre la maladie, le chômage, le décès, le vol, l’incendie, l’insécurité), mais elles vérifieront aussi qu’ils se conforment à des normes pour minimiser les risques qu’elles auront à courir. Elles en viendront progressivement à dicter des normes planétaires (quoi manger ? quai savoir ? comment conduire ? comment se conduire ? comment se protéger ? comment consommer ? comment produire ?). Elles pénaliseront les fumeurs, les buveurs, les obèses, les inemployables, les mal protégés, les agressifs, les imprudents, les maladroits, les distraits, les gaspilleurs. L’ignorance, l’exposition aux risques, les gaspillages, la vulnérabilité seront considérés comme des maladies. Les compagnies d’assurances fusionneront alors avec les grands gestionnaires de bases de données tels Google. (…)

Pour que les compagnies d’assurances soient économiquement rentables, chacun – personnes privées, entreprises – devra ainsi accepter qu’un tiers vérifie sa conformité aux normes ; pour cela, chacun devra accepter d’être surveillé. « Surveillance » : Maitre mot des temps à venir.

Ainsi verra d’abord le jour une « hypersurveillance ». Les technologies permettront de tout savoir des origines des produits et du mouvement des hommes, ce qui aura aussi, dans un avenir plus lointain, des applications militaires essentielles. Des capteurs et des caméras miniatures placés dans tous les lieux publics, puis privés, dans les bureaux et les lieux de repos, et finalement sur les objets nomades eux-mêmes, dont les drones privés, surveilleront les allées et venues ; le téléphone permet déjà de communiquer d’être repéré : des technologies biométriques (empreintes, iris, forme de la main et du visage) permettront la surveillance des voyageurs, des travailleurs, des consommateurs. D’innombrables machines d’analyse permettront de surveiller la santé d’un corps, d’un esprit ou d’un produit.

L’objet nomade unique sera en permanence localisable. Toutes les données qu’il contiendra, y compris les images de la vie quotidienne de chacun, seront connectées, stockées et vendues à des entreprises spécialisées et à des polices publiques et privées. Les données individuelles de santé et de compétences seront tenues à jours par des bases de données privées qui permettront d’organiser des tests prédictifs en vue de traitement préventifs. La prison elle-même sera remplacée progressivement par la surveillance à distance d’un confinement à domicile. (…)

Vers 2040, le marché ne se contentera pas d’organiser la surveillance à distance : des objets industriels produits en série permettront à chacun d’« autosurveiller » sa propre conformité aux normes : des « autosurveilleurs » apparaitront. Des machines permettront dans le monde entier à chacun – entreprises ou personnes privées – de surveiller sa consommation d’énergie, d’eau, de matière première, etc. ; d’autres encore d’autosurveiller son épargne et son patrimoine (…). Des technologies connectées démultiplieront ces moyens de surveillance portative.
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Une brève histoire de l'avenir (Nouvelle édition, revue et augmentée), p. 259, Jacques Attali, 2015