22. sept., 2020

Les similitudes entre les photos de la prison d’Abou Ghraid et celles des plateaux de films pornos

"Depuis que la pornographie a fait son entrée dans les foyers de la classe moyenne, d’abord grâce au magnétoscope dans les années 1980, puis par internet un peu plus tard, elle a dégénéré en un amalgame explicite de sexe et de brutalité physique à l’encontre des femmes : une violence extrême et des actes tous aussi dégradants qu’épouvantables donnent le ton à un érotisme de plus en plus tordu. La pornographie a toujours eu pour fondement l’érotisation d’un pouvoir masculin illimité, mais, de nos jours, elle l’exprime également par l’entremise de la violence, voire de la torture. Elle reflète la cruauté endémique d’une société qui reste indifférente au massacre de centaines de civils innocents en Irak et en Afghanistan par les États-Unis et leurs alliés, qui jette à la rue les personnes atteintes de maladie mentale, qui compte plus de deux millions de détenus, qui refuse de fournir des soins de santé à des dizaines de millions de pauvres, qui valorise la possession d’armes à feu en condamnant leur contrôle et qui claironne un ultranationalisme infect en chantant les louanges du capitalisme sauvage. La violence, la cruauté et la dépravation mises en scène par cette pornographie sont l’expression d’une société qui a perdu tout sens de l’empathie.

Les photos de la prison d’Abou Ghraid qui ont été publiées, de même que les centaines d’autres qui restent classifiées, pourraient tout aussi bien avoir été prises sur le plateau d’un film porno. L’une d’elles montre un homme agenouillé devant un autre comme s’il lui faisait une fellation ; sur une autre, on voit un prisonnier tenu en laisse par une soldate américaine. Il y a aussi des clichés d’hommes nus et enchainés, ou encore d’un groupe de captifs nus, empilés les uns sur les autres à même le sol, dans une scène évoquant un gang bang carcéral (…). Toutes ces photographies témoignent de l’existence d’un puissant courant de brutalité sexuelle et perverse dans la culture contemporaine. Elle emploie le même langage que la pornographie, la lutte professionnelle, la télé-réalité, les vidéoclips et la culture de l’entreprise : celui du contrôle absolu, de la domination totale, de la haine raciale, du fétichisme de l’esclavage, de la soumission et de l’humiliation. Bref, le langage d’un monde sans pitié.
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L’empire de l’illusion, La mort de la culture et le triomphe du spectacle, p. 98, Chris Hedges, 2012