22. sept., 2020

Le déclin de la société par la fragmentation du langage

"Dernièrement, j’ai revu une ex-camarade de classe de la Harvard Divinity School (l’école de théologie de Harvard) ; elle est maintenant professeur de théologie. Quand je lui ai demandé ce qu’elle enseignait, elle m’a inondé d’un torrent de termes abscons issus du jargon de la spécialité. Malgré trois années passées au séminaire, je n’ai strictement rien compris de ce qu’elle m’a dit. Cet enfermement dans des enclaves lexicales impénétrables est le fait de toutes les facultés et disciplines universitaires du pays. Plus les universités produisent de diplômés à l’esprit atrophié, plus la société est envahie de ces étranges spécialistes qui parlent un mystérieux langage codé pour ne pas avoir à communiquer véritablement. Aveuglément, les experts maintiennent la hiérarchie capitaliste qu’on ne leur a jamais appris à remettre en cause et toisent avec mépris à peine voilé ceux de leurs concitoyens qui ne saisissent rien de leur discours et de leurs écrits.

Selon tous les critères propres à la tradition occidentale, observe John Ralston Saul, ces spécialistes sont incultes. Ils sont incapables d’appréhender le rapport essentiel entre pouvoir et moral. Ils ont oublié, s’ils ne l’ont jamais su, que les traditions morales sont le produit de civilisation. Ils en savent d’ailleurs très peu sur leur propre civilisation, si bien qu’ils ignorent comment en assurer la pérennité. « L’un des symptômes les plus flagrants d’une civilisation sur le déclin, écrit Saul, est précisément que son langage se fragmente en une multitude de dialectes qui font obstacles à la communication, tandis qu’une civilisation saine, en plein essor, se sert quotidiennement du langage pour maintenir l’évolution de la machine sociale. Les élites cultivée, responsables, ont pour mission d’encourager les flux d’informations ».

Les dialectes confidentiels que parlent les élites contemporaines font obstacle à la communication et au sens commun. Les escrocs de la finance et les économistes qui ont bricolé notre système financier persistent à s’adresser à nous dans le langage ésotérique des spécialistes de Wall Street et des grandes écoles de gestion. En employant des termes comme « titrisation », « désendettement », « fonds commun de créances » ou « couverture de défaillance », ils excluent leurs concitoyens du débat. Ce repli dans des ghettos spécialisés est un phénomène qui s’étend à toutes les disciplines universitaires. De nombreux professeurs de littérature analysent les romans en les détachant complètement de leur contexte social et utilisent le vocabulaire abscons des tenants de la déconstruction pour priver de leur force les œuvres qu’ils étudient. (…)

Entre les mains des universitaires, qui comprennent rarement la réalité du monde ou qui, à tout le moins, ne s’en préoccupent guère, les œuvres littéraires sont éviscérées, déconstruites, réduites à leurs détails les plus obscurs, à leurs aspects les plus futiles. Dans toutes les disciplines se creusent des fossés comme celui qui séparer, d’une part, les études littéraires et la philosophie et, d’autre part, le réel. Les économistes élaborent des modèles théoriques d’une grande complexité, mais connaissent à peine John Law, n’ont jamais étudié la crise de la tulipe en profondeur et ignorent tout de l’éclatement de la bulle des chemins de fer ou de la dérèglementation à l’origine de la Grande Dépression.
"

L’empire de l’illusion, La mort de la culture et le triomphe du spectacle, p. 128, Chris Hedges, 2012