28. sept., 2020

La guerre de l’information dans l’affaire Skripal

"Conclusions pour l’affaire Skripal

Lors de l’émission de « C dans l’aire » du 16 mars 2018, sur France 5, les « experts » n’émettent aucun doute sur une implication directe de Vladimir Poutine. Pourtant, l’accusation britannique n’est que circonstancielle. Elle ne s’appuie pas sur des faits, mais sur des potentialités et des hypothèses, comme l’expliquait Theresa May elle-même, le 14 mars 2018 : « Sur la base de [sa] capacité, associée à son passé d’assassinat commandités par l’État – y compris contre d’ex-officiers de renseignement qu’ils considèrent comme des cibles légitimes – le gouvernement britannique a conclu qu’il était très probable que la Russie soir responsable de cet acte irresponsable et abject ».

C’est un schéma qui suit exactement celui des théories complotistes : on assemble des éléments en fonction de préjugés et non de faits. En combinant les mêmes éléments de manière différente, on pourrait tout aussi bien accuser la Grande-Bretagne du même crime. Ce que certain ont fait…

Theresa May a immédiatement dramatisé l’incident et invoqué la solidarité de l’Otan, alors même qu’on ne connaissait pas encore tous les détails. En le considérant comme une « attaque chimique » contre la Grande-Bretagne, et pas seulement comme un empoisonnement, on l’a délibérément placé dans le registre supérieur d’un conflit international.

Mais ici aussi, les Occidentaux ne sont pas cohérents. On invoque la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (CIAC), mais on n’applique pas ses procédures pour le règlement des litiges : en cas de « situation qui serait jugée ambiguë ou qui suscite une préoccupation quant au non-respect éventuel », l’État à qui on demande un éclaircissement a dix jours pour y répondre. Mais ici, la Grande-Bretagne n’a donné que 24 heures à la Russie. Par ailleurs, elle a refusé de fournir des détails sur l’incident, ainsi que des échantillons de poison et sanguins demandés par la Russie afin de prendre position. Un peu comme si l’on craignait une vérité différente.

La Grande-Bretagne a ainsi appliqué une stratégie de la tension, qui pourrait suggérer un syndrome « Wag the Dog », visant à créer l’union nationale et une solidarité internationale autour d’une « attaque extérieure ». Ce qui ne signifie pas nécessairement que le gouvernement britannique ait empoisonné les Skripal, mais qu’il aurait opportunément exploité l’incident à des fins politiciennes (…).

Ainsi, contrairement à ce qu’affirme les Britanniques, il y a des alternatives plausibles à leurs accusations. Le problème est qu’on évite systématiquement le « doute raisonnable ». Le champ des doutes est si vaste, que seule la mauvaise foi donne des certitudes. Comme pour l’Afghanistan, l’Irak, la Libye ou la Syrie, nos États dits « de droit » se satisfont de vagues présomptions pour s’engager dans des conflits dont ils ne connaissent pas l’issue. Ils sont soutenus par des médias traditionnels et étatiques (comme France 24, France 5, BFM TV, etc.) qui sont totalement alignés sur les versions officielles, sans aucun esprit critique par rapport à des informations très lacunaires.

En 2016, le contexte géostratégique est tendu : la crise ukrainienne s’éternise, les Occidentaux perdent pied au Moyen-Orient, le gouvernement britannique est dépassé par le Brexit, les mouvements sociaux commencent à ébranler la présidence de Macron, l’Otan doute des relations transatlantiques et l’esprit européen se craquelle sous la pression de l’immigration. Il est difficile de ne pas voir dans la précipitation de la réponse occidentale – alors qu’on ne sait même pas quelle est la nature exacte du poison – une tentative de distraire les opinions publiques de leurs problèmes nationaux.
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Gouverner par les Fake News, p. 284, Jacques Baud, 2020